
Face à une demande électrique en hausse, à une forte dépendance aux importations d’énergies fossiles et à l’urgence climatique, le Maroc a fait des énergies renouvelables un pilier de sa stratégie nationale. Depuis plus de quinze ans, le royaume investit dans le solaire, l’éolien, l’hydraulique et, désormais, l’hydrogène vert pour transformer son modèle énergétique. Cette transition ne se limite pas à construire des centrales : elle implique aussi des réseaux, des financements, des réformes et une nouvelle place dans les échanges énergétiques régionaux.
Le Maroc s’est fixé un cap ambitieux : porter la part des énergies renouvelables à plus de 52 % de la capacité électrique installée d’ici 2030. Cet objectif, annoncé dès la décennie 2010, a donné une visibilité aux investisseurs et aux opérateurs publics. Il a aussi permis au pays de se positionner comme l’un des acteurs africains les plus actifs dans la transition énergétique.
Cette orientation répond à une contrainte majeure : le royaume ne dispose pas de grandes ressources pétrolières ou gazières exploitées à grande échelle. Pendant longtemps, il a importé l’essentiel de ses besoins en charbon, gaz et produits pétroliers. Réduire cette dépendance est donc un enjeu à la fois économique, stratégique et climatique. Les renouvelables permettent de limiter l’exposition aux fluctuations des prix internationaux tout en renforçant la sécurité énergétique.
Le Maroc avance dans un contexte continental dynamique. Plusieurs pays africains développent des projets solaires, éoliens ou géothermiques, comme le montre cette analyse consacrée aux États africains engagés dans les énergies propres. Mais le cas marocain se distingue par la continuité de sa politique publique, la taille de certains projets et la volonté d’intégrer les renouvelables dans une stratégie industrielle.
Le solaire est sans doute le symbole le plus visible de cette transformation. Le complexe Noor Ouarzazate, souvent cité parmi les plus grands projets solaires au monde, illustre cette ambition. Il associe différentes technologies, notamment le solaire thermodynamique à concentration et le photovoltaïque, afin de produire de l’électricité à partir d’un ensoleillement exceptionnel. Dans une région désertique, cette infrastructure a donné une forte visibilité internationale au modèle énergétique marocain.
Au-delà de Noor, le pays multiplie les projets photovoltaïques de tailles variées. Des centrales sont déployées dans plusieurs régions, avec l’objectif de diversifier les sites de production et de rapprocher certaines capacités des zones de consommation. Le solaire marocain bénéficie d’un avantage naturel évident : un niveau d’ensoleillement élevé, notamment dans le sud et l’intérieur du pays. Mais cet atout ne suffit pas. Il faut aussi des appels d’offres compétitifs, des raccordements au réseau et une planification cohérente.
Les coûts du photovoltaïque ont fortement baissé au niveau mondial, ce qui facilite l’accélération des projets. Pour le Maroc, cette évolution représente une opportunité importante : produire une électricité plus compétitive tout en réduisant les émissions. Le défi reste toutefois d’assurer la disponibilité de l’énergie quand le soleil ne produit pas. C’est pourquoi le stockage, l’hybridation avec d’autres sources et la gestion de la demande deviennent des éléments essentiels de la politique énergétique.
Le Maroc dispose également d’un potentiel éolien important, en particulier le long de la côte atlantique et dans certaines zones du nord. Des parcs comme Tarfaya, Tanger ou Midelt ont contribué à faire monter la part de l’éolien dans la capacité installée. La régularité des vents sur plusieurs sites permet une production complémentaire au solaire, ce qui renforce l’équilibre du système électrique.
L’éolien joue un rôle stratégique car il peut produire à des moments différents de la journée et de l’année. Cette complémentarité est précieuse pour limiter la dépendance à une seule technologie. Elle permet aussi d’améliorer la stabilité du réseau, à condition de disposer d’infrastructures adaptées. Dans ce domaine, le Maroc investit dans le transport d’électricité afin de relier les zones de production, parfois éloignées, aux grands pôles urbains et industriels.
Le développement de l’éolien s’appuie sur des partenariats entre acteurs publics, entreprises privées et financeurs internationaux. Les appels d’offres ont contribué à faire baisser les coûts de production, tandis que certains projets incluent des engagements de contenu local. L’objectif est de créer une chaîne de valeur plus large, allant de la construction à la maintenance, et de faire des renouvelables un levier de développement industriel.
L’accélération de la transition énergétique ne repose pas seulement sur les ressources naturelles. Elle dépend aussi du cadre institutionnel. Le Maroc a créé des structures dédiées, notamment l’Agence marocaine pour l’énergie durable, connue sous le nom de MASEN, afin de piloter de grands projets renouvelables. L’Office national de l’électricité et de l’eau potable joue également un rôle central dans le réseau, l’achat d’électricité et l’équilibre du système.
La loi 13-09, relative aux énergies renouvelables, a marqué une étape importante en ouvrant davantage la production électrique verte aux acteurs privés. Elle a été complétée par d’autres réformes visant à faciliter l’autoproduction, le raccordement et la vente d’électricité dans certaines conditions. Ces évolutions sont déterminantes pour faire émerger des projets portés par des industriels, des collectivités ou des entreprises souhaitant réduire leur facture énergétique.
Pour accélérer encore, plusieurs leviers sont mobilisés :
La réussite de cette transition dépendra en grande partie de la capacité à coordonner ces leviers. Une centrale renouvelable ne suffit pas si le réseau ne peut pas absorber sa production, si les autorisations sont trop longues ou si les compétences manquent. Le Maroc a donc intérêt à renforcer l’ensemble de l’écosystème, de la planification jusqu’à la formation professionnelle.
Depuis quelques années, le Maroc se positionne aussi sur l’hydrogène vert. Cette molécule, produite par électrolyse de l’eau à partir d’électricité renouvelable, pourrait servir à décarboner l’industrie, produire des carburants de synthèse ou exporter de l’énergie sous une forme transformée. Le pays dispose d’atouts réels : un bon potentiel solaire et éolien, une proximité avec l’Europe et des ports capables de s’intégrer à des chaînes logistiques internationales.
Le développement de l’hydrogène reste toutefois une perspective de moyen et long terme. Les coûts demeurent élevés, les infrastructures sont encore à construire et les usages industriels doivent se structurer. Le Maroc a lancé une offre nationale destinée aux investisseurs, avec des terrains identifiés et un cadre d’accueil pour de grands projets. Cette démarche vise à attirer des capitaux, mais aussi à éviter une approche dispersée.
L’enjeu est de créer une filière cohérente, capable de produire de l’électricité renouvelable supplémentaire, de dessaler l’eau si nécessaire, de fabriquer de l’hydrogène ou de l’ammoniac vert et de transporter ces produits vers les marchés visés. Pour le Maroc, l’hydrogène vert représente donc moins une solution immédiate qu’un axe de compétitivité future, à condition de maîtriser les impacts sur l’eau, les sols et les communautés locales.
La transition énergétique marocaine s’inscrit aussi dans une logique régionale. Le pays est déjà interconnecté avec l’Espagne par des liaisons électriques sous-marines, ce qui permet des échanges d’électricité entre les deux rives de la Méditerranée. Ces connexions peuvent contribuer à équilibrer les réseaux, surtout lorsque la production renouvelable varie selon les heures et les saisons.
L’expérience espagnole constitue un point de comparaison utile, car le pays a fortement développé l’éolien et le solaire tout en modernisant son réseau. Les dynamiques observées dans la montée en puissance renouvelable de l’Espagne montrent l’importance des interconnexions, du stockage et de la gestion intelligente de l’électricité. Pour le Maroc, cette proximité peut ouvrir des perspectives d’exportation, mais aussi imposer des standards techniques et environnementaux exigeants.
Le royaume cherche également à renforcer ses liens énergétiques avec l’Afrique de l’Ouest. À long terme, les projets d’interconnexions et les corridors énergétiques pourraient soutenir une intégration régionale plus poussée. Cette dimension est importante : les renouvelables ne sont pas seulement une question nationale, elles peuvent devenir un outil de coopération, d’investissement et de stabilité énergétique.
Malgré les avancées, la transition marocaine reste confrontée à plusieurs défis. Le premier concerne la différence entre capacité installée et électricité effectivement produite. Une part importante de la capacité peut être renouvelable, mais la production réelle dépend du vent, du soleil, de l’hydraulique et de la disponibilité des centrales. Le charbon conserve encore un poids notable dans le mix électrique, ce qui montre que la décarbonation complète prendra du temps.
Le deuxième défi est celui du réseau. Plus la part des sources variables augmente, plus il faut piloter finement la production, la consommation et le stockage. Les investissements dans les lignes électriques, les postes de transformation et les outils numériques deviennent donc indispensables. Sans ces infrastructures, l’augmentation des capacités solaires et éoliennes peut se heurter à des limites techniques.
La question de l’eau doit aussi être prise au sérieux, surtout dans un pays soumis au stress hydrique. Certains projets énergétiques, notamment liés au solaire thermodynamique ou à l’hydrogène vert, peuvent nécessiter de l’eau pour le refroidissement, le nettoyage ou l’électrolyse. Le recours au dessalement peut apporter une réponse, mais il implique des coûts, des besoins énergétiques et une gestion environnementale rigoureuse.
Enfin, la transition doit être socialement équilibrée. Les grands projets peuvent créer des emplois et des infrastructures, mais ils doivent aussi tenir compte des territoires concernés. L’acceptabilité locale, la formation des jeunes, l’accès des petites entreprises aux marchés et la transparence des projets seront essentiels pour faire des renouvelables un moteur durable, et non seulement une vitrine technologique.
Le Maroc accélère sa transition énergétique renouvelable grâce à une combinaison d’objectifs clairs, de grands projets solaires et éoliens, de réformes réglementaires et d’une ouverture aux investissements internationaux. Le pays dispose d’atouts naturels considérables et d’une stratégie relativement stable, ce qui lui donne une place singulière dans le paysage énergétique africain.
La prochaine étape consistera à transformer cette ambition en résultats mesurables : davantage d’électricité bas carbone produite, moins de combustibles fossiles importés, un réseau plus flexible et des filières locales plus solides. Si ces conditions sont réunies, le Maroc pourra non seulement verdir son propre système électrique, mais aussi devenir un acteur important de l’énergie renouvelable à l’échelle méditerranéenne et africaine.